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Foi de Ficin

Le Florentin qui a donné Platon

à l'Occident.

Robert MAGGIORI


Marsile Ficin, Théologie platonicienne de l'immortalité des âmes. Livres I-XVIII, bilingue latin-français, texte critique établi et traduit par Raymond Marcel, Les Belles Lettres, 1 880 pp., 190 €. Raymond Marcel, Marsile Ficin (1433-1499), Les Belles Lettres, 784 pp., 115 €.

Le grand Paracelse lui a attribué une longévité mirifique : 118 ans. Mais il était en deçà de la réalité. Car si Marsile Ficin est mort normalement, si on peut dire, à 66 ans, son «activité» a perduré des siècles, au point qu'à la fin de la Renaissance, on a dû, dans des contrées éloignées de Florence, le croire encore vivant. Rares sont en effet les philosophes qui ont exercé une influence aussi profonde que Ficin, sur des savants, des hommes de lettres, des peintres, des architectes, des astronomes, des mages ou des mystiques. La première raison en est simple. Comme l'a écrit Léon Robin, c'est par la traduction qu'en fit Ficin, dans les années 1483-1484, que «l'ensemble de l'oeuvre de Platon fut pour la première fois révélé au monde occidental». La deuxième, c'est que Ficin dessine l'interface entre la pensée grecque et le christianisme, en valorisant le germe de la théologie chrétienne que contient la «théologie platonicienne» . Dès lors, si la civilisation européenne, pour son bien ou son malheur, a un «fond» platonicien, elle le doit en grande partie au Florentin, qui a aussi transmis la pensée de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Proclus­ et traduit le Corpus hermeticum du légendaire Hermès Trismégiste, initiateur de l'antique sapience égyptienne et maître à penser des alchimistes médiévaux. Aussi est-il paradoxal que le nom du fondateur de l'Académie platonicienne florentine ne soit pas aujourd'hui aussi familier que celui de Platon, d'Aristote, voire de Pic de la Mirandole, qui suivit le «nouveau cours» orchestré par Ficin.

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En même temps que le Marsile Ficin de Raymond Marcel (biographie classique, publiée en 1958, et oubliée) vient de paraître la magnifique édition de l'oeuvre maîtresse de Ficin : la Théologie platonicienne de l'immortalité des âmes . Si seuls des bibliophiles érudits (et fortunés) ont la chance de disposer des Marsilii Ficini Opera omnia (1), publiées à Bâle au XVIe siècle et récemment réimprimées à Paris, chacun peut avoir accès à quelques oeuvres majeures, notamment les Trois Livres de la vie (2) et le Commentaire sur le Banquet de Platon (3), ou à une série d'études éclairantes (4). Il n'était pas inutile cependant que fût republiée (1964) en un seul volume la Théologie, qui, en dépit (de son prix et) de l'introduction quelque peu surannée (mais d'une rigueur philologique sans faille) de Raymond Marcel, permet d'aller au coeur de la pensée ficinienne.

Ce qu'on y lit, c'est avant tout la tentative d'harmoniser philosophie (grecque) et religion (chrétienne), mais également celle de souligner l'unicité de la Réalité. Le monde est un, uni-vers ­ manifestation de l'unité divine. Cet univers est hiérarchisé, ou ordonné selon divers degrés de perfection : de la matière et de la qualité, qui se dissipent dans l'espace et le temps, et à travers l' âme, puis l' ange, sur lesquels le temps n'a pas prise, on parvient jusqu'à Dieu. Sise au centre, l'âme devient «copula mundi», le lien du monde, noeud de conjonction entre le fini et l'infini, le monde intelligible et le monde sensible, en ce qu'elle est tant maîtresse du corps que miroir du divin, et prouve son immortalité par sa capacité à parcourir sans cesse, vers le bas ou vers le haut, les degrés de la hiérarchie. Ce qui consent à l'âme de mettre en oeuvre sa fonction médiatrice d'unification du cosmos, c'est l'amour ­ que Ficin décrira aussi dans son Commentaire sur le Banquet de Platon, et qui deviendra le thème préféré des écrivains et des poètes.

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Cette idée de centralité de l'âme traduit également l'humanisme du Florentin, c'est-à-dire la place centrale qu'il accorde à l'homme, principe fondamental de l'ordre et de l'unité du monde. De la même manière, à l'unité de la réalité correspond l'unité de la culture. Ficin a voulu l'incarner, en tissant, comme le fera Pic de la Mirandole, un immense réseau de correspondance avec des intellectuels de toute l'Europe. Mais a aussi voulu l'appeler tolérance. Si le monde est un, la vérité est une : tous ceux qui la cherchent, même par des voies qu'on estime impraticables, philosophes et savants de toute obédience, hommes de toute religion, juifs, chrétiens, musulmans, cherchent la même chose, ont quelque chose en commun, qu'il faut dénicher et protéger. Mais là, la voix de Marsile Ficin n'a sans doute pas porté assez loin. En fait, Paracelse avait raison : il aurait dû vivre 118 ans, et bien plus encore.

(1) Marsilii Ficini Opera, fac-similé de l'édition bâloise (Henricpetrina, 1576), réimpression suivie et préfacée par Stéphane Toussaint, Phénix Editions, 2000 (228€).
(2) Marsile Ficin, les Trois Livres de la vie, traduction de Guy Le Fèvre de la Boderie, révisée par Thierry Gontier, Fayard, 2000.
(3) Commentaire sur le Banquet de Platon, De l'amour, édité par Pierre Laurens (Les Belles Lettres 2002), ou bien Commentaire sur le Traité de l'amour ou le Festin de Platon, traduction anonyme du XVIIIe siècle, éditée et présentée par Sylvain Matton, avec une étude de Pierre Hadot, Séha (Paris). Arché (Milan), 2001.
(4) Une bibliographie complète se trouve sur le site de la Société Marsile Ficin, que préside Stéphane Toussaint : www.ficino.it/index.htm et www.ficino.it/biblio. htm

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Robert Maggiori
Libération, 15 mars 2007
http://www.liberation.fr/culture/livre/241029.FR.php


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